Etats des lieux – Comment rester de gauche quand on est de droite, ou le dépassement des vieux clivages

L’horizon du néo-libéralisme libertaire semble indépassable. Et pourtant, il est de notre devoir, en tant que citoyen, de se pousser à la réflexion et de faire preuve d’imagination quant aux alternatives à entrevoir.

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Depuis le 7 Mai dernier, c’est acté : Emmanuel Macron est le président de la république française. Lourde tâche qui lui incombe, lui qui cristallisera sur sa personne toute la grogne du peuple français, qui monte, qui monte. A l’heure où nous écrivons ces lignes, ce président élu (plébiscité ?) avec 66% des suffrages exprimés – au second tour de l’élection – vient de se faire huer par les maires de France. C’est dire l’état du malaise français. A l’heure où le pays va atteindre ses 10% de chômeurs, où un agriculteur se suicide tous les deux ou trois jours, où les mots « rigueur » et « flexibilité » sont dans toutes les bouches, des questions surgissent : comment en sommes-nous arrivés là ? Et surtout, comment en sortir ?

Des questions que ce modeste blog essaiera d’aborder.

A grands renforts de big data et de techniques mercatiques empruntés outre-Atlantique, le candidat Macron a réussi à se vendre aux Français. Déjà une précision : il a en tout cas réussi à se vendre à suffisamment d’électeurs français pour se faire élire. Car à prendre en compte les abstentionnistes et les circonstances du second tour qui ont amenés de nombreux électeurs à voter contre Marine Le Pen et non pas pour Macron, une première remarque à souligner est que le projet de ce candidat est loin de faire la majorité en France. En témoigne un état de grâce anormalement court pour un président élu. Mais ce projet, quel est-il ?

Outre la campagne de communication qui l’a porté à l’Elysée, force est de constater que ce que représente Emmanuel Macron, ainsi que son parti créé un an avant l’élection, En Marche !, est un cas d’école qui mérite toute notre attention.

Emmanuel Macron est arrivé au bon moment, c’est-à-dire à l’heure où le clivage entre la droite et la gauche commençait à perdre tout son sens, entraînant son lot de conséquences électorales : abstentionnisme en constante hausse et reports de voix sur les votes dits « extrêmes ». Des tendances qui ne datent pas d’hier, mais qui sont sur le point de provoquer l’effondrement du système politique français à la fin du sinistre quinquennat de François Hollande. Comprenons : François Hollande, candidat « de gauche » PS, élu face au très décrié Nicolas Sarkozy, « de droite » (UMP), promit un changement qui n’est jamais venu. Déçus de la gauche, déçus de la droite, il n’en faut pas plus à de nombreux électeurs pour déposer un vote de protestation dans l’urne en 2017 (comprenez : un bulletin FN). Et cette perspective est catastrophique pour une certaine caste politique que certains appellent « UMPS » ou tout simplement… le « système ».

Le clivage gauche-droite, et ses limites

Pour comprendre la débâcle de l’alternance entre la gauche et la droite dites « de gouvernement », soit le Parti Socialiste et Les Républicains (ex-UMP), il faut se pencher sur les idéologies. Exposons d’emblée notre grille de lecture.

Ce qui permet de distinguer ces deux partis, fondamentalement, ce sont les visions de société, autrement dit, les problématiques sociétales. En effet, la où le PS a une vision « progressiste » et libertaire, LR adopte plutôt une vision plus conservatrice. Quelques exemples : la gauche défend l’ouverture du mariage aux homosexuels, la droite se retrouve à la Manif pour Tous ; la gauche combat le racisme et les discriminations, la droite parle de réduire l’immigration ; la gauche prône le multiculturalisme, la droite entend défendre l’identité française. Il ne s’agit là que de « valeurs », qui ont leur importance, mais qui ne se destinent qu’à habiller un noyau dur, qui est le terrain de l’économique et du social.

Sur ce terrain, la « gauche » se revendique « socialiste », au service de l’égalité et de la justice sociale, et la « droite » se dit libérale, au service de la liberté, et de la dérégulation des marchés.

Ce clivage est une tradition politicienne dans de nombreux pays occidentaux, cependant il peut lui arriver de dérailler. Voici quelques exemples typiquement français :

Lorsqu’il arrive au pouvoir, François Mitterrand, président étiqueté « Parti Socialiste » entame le programme commun de relance de l’économie, basé sur la dynamisation de la consommation des ménages. Une expérience socialiste qui ne durera pas plus de deux ans, puisqu’en 1983, la politique économique effectue un virage à 180°, et entame ce que l’Histoire retiendra comme le tournant de la rigueur. Un échec sur le plan social, qui poussera les socialistes au pouvoir à se surinvestir dans ce qu’ils pouvaient encore maîtriser, à savoir les valeurs de la gauche comme l’antiracisme (le MRAP est agréé « Association Nationale d’Education Populaire » en Avril 1983, SOS Racisme est fondé en 1984). Le mandat de François Hollande, plus proche de nous, est aussi un cas d’école. Se qualifiant lui-même de « social-démocrate » (une forme édulcorée et modérée du socialisme), son quinquennat est une débâcle économique : échec quant à la baisse du chômage, privatisations, croissance stagnante… En revanche, le Premier Ministre socialiste d’alors, Manuel Valls, a brillé dans les médias pour son acharnement à faire interdire les spectacles d’un humoriste prétendument antisémite, et la loi pour l’ouverture du mariage aux couples homosexuels a été adoptée. Un tour d’horizon qui nous permet de conclure que lorsque la gauche de gouvernement se soumet aux principes libéraux sur le terrain économico-social, pourtant fondamental, elle se réfugie dans ses valeurs, ses symboles, et son programme sociétal. Les seules propositions que la gauche parvient à vraiment maintenir, sont celles qui concernent la libéralisation des mœurs.

Le constat pour la droite de gouvernement est le même, à ceci près… qu’il est inversé. En matière d’immigration, sujet sociétal estampillé à droite, malgré la volonté première du gouvernement de la réguler strictement voire de la stopper, le président Valéry Giscard-d’Estaing signe avec son premier ministre Jacques Chirac, le texte du regroupement familial le 29 Avril 1976. Même chose pour Jacques Chirac lui-même, qui, malgré « le bruit et les odeurs », voit l’immigration quasiment doubler entre le début et la fin de ses mandats. Le taux d’immigration annuel se stabilisera sous Sarkozy à environ 200.000 entrées sur le territoire par an, et ce malgré la création d’un ministère dédié dès Novembre 2007. Autre exemple marquant, la polémique autour du « mariage pour tous », durant le mandat Hollande, bien qu’ayant mobilisé des dizaines de milliers de personnes (dont des familles entières) dans les rues pour la « Manif pour Tous », n’a pas empêché la loi de passer. Encore une fois, ces quelques exemples illustrent l’incapacité de la droite à avancer son programme conservateur, alors que son programme économique, basé sur les principes de libéralisation du marché, ne rencontre, lui, quasiment jamais d’obstacle réel.

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Le clivage gauche-droite vu par le dessinateur Castabé.

Profitons de ce rapide tour d’horizon pour souligner un point de convergence d’une capitale importance : le Parti Socialiste et Les Républicains soutiennent tous deux cette association politico-économique supranationale qu’est l’Union Européenne. Soit, cette institution au-dessus des États européens qui, afin d’ouvrir leurs économies à la mondialisation, monopolise et centralise les pouvoirs et les prive de toute souveraineté nationale (la Commission Européenne, organisme non élu, impose ses politiques communautaires à l’ensemble des états membres), monétaire (Banque Centrale Européenne, qui gère seule les liquidités de toute la zone euro), territoriale (Schengen), et même législative (Parlement Européen).

Or, c’est bien ce caractère mondialiste qui pose un gros problème de cohérence aux grands partis d’alternance, et les mets en porte-à-faux, car il suppose l’ouverture de l’économie nationale à la loi des marchés internationaux, la libre circulation des biens et des personnes (l’un n’allant pas sans l’autre), par le biais de l’ouverture des frontières.

Si l’idée d’ouvrir les frontières, diffusée par le modèle mondialiste, se calque parfaitement bien avec les visions sociétales de la gauche (antiracisme, libéralisation des mœurs, vision positive de l’immigration), et avec les visions économiques de la droite (ouverture et dérégulation des marchés, libéralisme), il entre en contradiction directe avec le reste. Comment mettre en place, pour la gauche, des politiques sociales basées sur la participation de l’État-Providence, si cet état est dépossédé de ses souverainetés fondamentales par une institution qui est par essence au-dessus de lui ? Et pour la droite, comment vouloir « conserver » l’identité de sa nation, si l’on n’en maîtrise pas à minima ses frontières, pour cause de libre circulation des capitaux à travers des frontières toujours plus poreuses ? Ce paradoxe en miroir, sera à l’origine de la crise de ce clivage gauche-droite, et fera le succès de ceux qui, comme le Front National, dénonceront la collusion des partis d’alternance (UMPS), en une sorte de « système » à la fois libéral (économiquement de droite), et libertaire (sociétalement de gauche). Un système à l’évidence très euro-compatible, mais surtout, très mondialo-compatible.

Le tour de force de Macron

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Photo de campagne.

C’est dans ce contexte-là qu’Emmanuel Macron est entré en scène. Loin de réfuter la thèse du Front National sur l’UMPS et de fuir l’évidence, il a au contraire tiré la situation à son avantage en créant un parti transpartisan : En Marche ! Un parti pour « sauver les meubles » du système, de plus en plus décrédibilisé. Un parti qui respire un vent de fraîcheur, moins pour la jeunesse apparente de ses apparatchiks (à commencer par son président lui-même), que pour sa cohérence retrouvée d’avec le paradigme mondialiste. Un parti ouvertement libéral-libertaire, soit économiquement de droite, avec des valeurs de gauche, mais surtout redoutablement cohérent.

Quoi de plus cohérent, en effet, que de proposer d’une main de déréguler le marché de l’emploi en démantelant le code du travail, et de l’autre proposer de déréguler la circulation des personnes en accueillant toujours plus de réfugiés (de la main-d’œuvre à bas coût) sur le sol français ? En somme, malgré le fait qu’il soit sérieusement de droite, Emmanuel Macron a su rester de gauche (mais sur le plan des mœurs…).

Ce qui explique pourquoi tant de personnalités politiciennes issues du PS comme de LR, ont pu si aisément dépasser l’ancien clivage et rejoindre les rangs d’EM. Les désormais vieux partis d’opposition, quant à eux, conservent dans leur ADN beaucoup trop de contradictions et de paradoxes internes pour pouvoir représenter une opposition sérieuse au projet macronien.

Une opposition inconsistante

La nature ayant horreur du vide, l’ancien clivage étant dépassé, un autre doit prendre sa place. Face à la mue du système et à sa déferlante libérale-libertaire, désormais pleinement assumée, il est légitime de penser qu’un nouveau clivage doit pouvoir s’instaurer avec une opposition qui en serait l’exact inverse, soit une opposition social-conservatrice, qui serait, en terme de cohérence, au même niveau que le parti d’Emmanuel Macron.

Le problème, c’est que cette opposition n’existe pas, du moins, pas encore. Elle est en réalité divisée entre deux forces montantes : le Front National et la France Insoumise.

Nous reviendrons plus en détail sur le cas du Front National dans un autre article, mais de par son programme lors des présidentielles de 2017, le parti de Marine Le Pen était un candidat parfait pour le rôle d’opposition. Social sur le plan économique (ligne Philippot), conservateur sur le plan sociétal (ligne Marion Maréchal), la candidature du FN représentait à juste titre l’opposant parfait puisque l’antithèse du projet de Macron. Malheureusement, à cause du rendez-vous manqué par Marine Le Pen lors du débat du second tour (qui aurait pu être le débat du siècle à bien des égards…), mais surtout à cause de la diabolisation persistante de ce parti dans l’opinion publique, le FN est retombé comme un soufflet avec 33 % des suffrages au second tour, et à peine 8 sièges de députés aux législatives. Une débâcle qui semble toujours plus sur sa lancée depuis le départ de Florian Philippot, mais nous y reviendrons.

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Jean-Luc Mélenchon, leader de l’opposition?

La France Insoumise est un cas intéressant, à surveiller de très près dans les mois et les années à venir. Une « extrême-gauche », évidemment sociale sur le plan économique (à bien des égards très proche du programme du FN), mais ayant compris l’importance d’un protectionnisme intelligent (condition sine-qua-non d’un socialisme économique réel), et de l’unité nationale dans une certaine mesure. Avec La France Insoumise (LFI), Jean-Luc Mélenchon a su grossir ses rangs de ceux que Jacques Sapir appelle les « souverainistes de gauche ». Malheureusement, souverainistes de gauche (LFI), et souverainistes de droite (FN, DLF, UPR et maintenant LP), semblent irréconciliables. Ce n’est pas faute à des gens comme Florian Philippot ou même Nicolas Dupont-Aignan d’avoir tenté de sincères mains tendues, mais les rapprochements semblent bloqués par ce qu’il reste d’ « antifascistes » dans La France Insoumise (nous pensons évidemment à Alexis Corbière, qui n’a de cesse de combattre le fascisme supposé du Front National alors que ce parti est peut-être le meilleur allié sur le plan politique et politicien de LFI). Une attitude confirmée par Jean-Luc Mélenchon lui-même lorsqu’il qualifie Philippot de « fasciste », refusant de fait sa main tendue des suites de son éviction du FN, condamnant de surcroît l’opposition à la République En Marche à rester divisée, et donc électoralement inconsistante (malgré la majorité de citoyens qu’elle représente).

Face à l’avalanche libérale-libertaire : réfléchir aux alternatives

Suite à ces constats, l’horizon de ce néo-libéralisme libertaire semble indépassable. Et pourtant, il est de notre devoir, en tant que citoyen, de se pousser à la réflexion et de faire preuve d’imagination quant aux alternatives à entrevoir. Il en va de nos intérêts, contre ceux d’une oligarchie qui confisque peu à peu au peuple que nous sommes toute souveraineté, et tout pouvoir de décision quant à notre destin. C’est la vocation de ce blog : pousser à la réflexion, partager des idées, afin de se former politiquement à la critique et au compromis constructif. Toute contribution, toute suggestion y sera la bienvenue, y compris les idées contradictoires.

Puisse cette aventure être fructueuse de quelque façon.

Auteur : mathieucjvergez

Musicien, étudiant en journalisme et apprenti pamphlétaire. Atteint de populisme aigu.

Une réflexion sur « Etats des lieux – Comment rester de gauche quand on est de droite, ou le dépassement des vieux clivages »

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