Qu’est-ce que le néo-puritanisme?

Ou comprendre pourquoi la gauche est en train de s’écrouler.

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Tout le monde connaît la réaction, lorsque celle-ci vient de la droite. Les antiennes conservatrices sont bien connues, tant elles sont combattues et raillées comme passéistes : restriction de l’avortement, Manif pour Tous, problématiques identitaires… On connaît mal, car elle est rarement identifiée comme telle, la réaction de gauche. Nous ne parlerons pas ici de la récupération à gauche de certains thèmes de droite qualifiés de « réactionnaires ». Nous parlerons au contraire d’une nouvelle forme de réaction qui est spécifique à la gauche la plus libertaire, et qui est en fait l’exact contraire de la réaction de droite.

Le politiquement correct : une importation américaine

Cette réaction de gauche a tout à voir avec ce que de plus en plus de commentateurs appellent le « politiquement correct ». Balayons d’emblée toute tentative de rapprochement avec une certaine forme de politesse d’usage. Policer son discours face à des inconnus dont on ne peut anticiper la réaction est une convention sociale des plus évidentes, permettant de pacifier au mieux les échanges, et le mot « politesse » suffit largement à définir et cerner ce phénomène.

Le « politiquement correct » est tout autre. Là où la politesse « regroupe un ensemble de comportements sociaux entre individus visant à […] être traité en tant que personne ayant des sentiments » (définition de Wikipédia), le politiquement correct va non seulement beaucoup plus loin, mais fonctionne selon des mécanismes qui lui sont propre comme nous le verront. Il est aussi important de souligner à ce moment de l’article que contrairement à la politesse qui est universelle, en ce sens que chaque civilisation, chaque peuple et chaque région entretient ses propres conventions sociales, le politiquement correct est une pure importation américaine, qui ne subit aucune, ou très peu de variation d’un continent à l’autre. Le terme en lui-même n’est qu’un anglicisme dérivant de l’expression anglaise « politically correct ». Son arrivée en France et son emploi est un phénomène politique, pur produit de la mondialisation et de l’américanisation des esprits.

Dans la pratique, nous pouvons parler de « politiquement correct » lorsque le discours est policé volontairement, notamment par le remplacement de certains mots par d’autres. Nous noterons à titre d’exemple en France l’apparition de néologismes tels que « auteure » ou « autrice » pour désigner les auteurs au féminin, et leurs corollaires de noms de professions féminisés, qui ont en quelque sorte préparés le terrain à l’apparition de l’écriture inclusive. Ces modifications du langage découlent de la volonté de gommer dans le discours toute trace d’inégalité entre les individus et d’atteindre un certain idéal de « justice sociale ». Comme tout idéal, il ne saurait être absolu et découle en réalité d’une idéologie bien spécifique. Cette idéologie globale, cette vision du monde engendrant ses propres attitudes politiques, nous l’appellerons néo-puritanisme.

Une mutation du puritanisme anglo-saxon

Il est en effet tentant, par l’emploi du mot « néo-puritanisme », d’opérer un rapprochement entre le puritanisme anglo-saxon et le politiquement correct, bien que le sujet demeure néanmoins assez flou. Comment savoir à quel point et dans quelle mesure les activistes radicaux de la gauche américaine des années 70, inventeurs supposés du « politically correct », étaient influencés par l’héritage puritain de leur pays depuis le Mayflower ? Une question évidemment d’une grande complexité historique, philosophique et ethnologique – voire théologique – que nous ne développerons pas ici.

Nous tenterons tout de même ce rapprochement, moins pour des raisons de compréhension que pour les similitudes évidentes. Nous remonterons l’origine du politiquement correct à la vague de révolutions des mœurs des années 60, et à l’action des activistes de la nouvelle gauche culturelle qui en a découlé.

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Un slogan emblématique de la révolution sexuelle

La révolution sexuelle en Occident est arrivé à un moment où une certaine morale bourgeoise, fondée sur des modèles patriarcaux de division sexuelle du travail, ne pouvait plus tenir. L’exode rural à travers le monde, l’individualisation et la société de consommation auront raison de l’ancien monde. L’ancien monde aux États-Unis porte la marque du puritanisme : songez que les présidents Bush et Richard Nixon sont des descendants de passagers du Mayflower, que l’on considérait la musique d’Elvis Presley comme « bestiale », et que des disques des Beatles ont été brûlés en place publique. Cette libération des mœurs par la culture et les revendications libertaires ont été une bouffée d’air générationnelle face au carcan de cette morale. Ce fût également une lame de fond qui a porté un nombre élevé de revendications : le mouvement hippie contre la guerre du Vietnam, le parti des Black Panthers contre le suprémacisme blanc, l’arrivée de la deuxième vague féministe, les débuts du militantisme homosexuel, etc. Politiquement, nous pouvons résumer l’ensemble de ces revendications par l’utopie d’une société égalitaire, respectueuse des droits de chaque individu malgré ses différences. Une utopie qui a cristallisé les valeurs des mouvements politiques de gauche en Occident.

Le politiquement correct découle de ces mouvements de gauche. En effet, l’utopie de la société égalitaire et respectueuse de tous, a logiquement accouché de cette volonté de placer l’égalité dans le langage, et de dépouiller celui-ci de toute expression rappelant de près ou de loin toute oppression, envers toute communauté humaine. Le politiquement correct n’est donc qu’un outil de cette utopie, servant à « masquer » l’oppression. C’est en ce sens que peut s’opérer le paradoxe duquel le rapprochement avec le puritanisme initialement combattu par ces mouvements devient pertinent. En considérant que le puritanisme américain tendait vers la purification de la société civile pour des raisons religieuses, à grand renfort de censure et de décence face à ce qui était qualifié d’ « obscène » (comme la musique d’Elvis), l’utopie égalitariste à travers le politiquement correct tend lui aussi vers une purification de la société civile et de son langage pour des raisons cette fois idéologiques et égalitaires. Les raisons sont radicalement opposés, mais les méthodes sont à peu près les mêmes, ce qui autorise à parler, faute de meilleur qualificatif, de néo-puritanisme.

Cette tendance n’est pas sans rappeler les formes que peuvent prendre certains phénomènes comme celui des « safe spaces », magnifiquement parodié par la série South Park.

Prémisses et mécanismes du néo-puritanisme

Tendre vers une société égalitaire et respectueuse de tous. Même si l’intention est louable et indiscutable, nous avons vu que les méthodes employées pour y parvenir peuvent être discutables, et nous y reviendrons sans doute plus en détail dans un prochain article. Nous allons voir à présent que le fond idéologique n’est pas non plus exempt de critiques.

Il faut pour cela s’intéresser aux prémisses de cette idéologie, c’est-à-dire à sa vision du monde. Rappelons ici que le prémisse d’une idéologie constitue son fondement indiscutable. Hors, une critique constructive d’une idéologie dans son ensemble nous oblige à en découdre avec ses fondements.

Pour justifier de tendre vers une société égalitaire, le néo-puritanisme produit un constat inégalitaire de la société actuelle, et donc une vision du monde basée sur les injustices discriminantes entre divers groupes humains. Ce constat de base est absolument indiscutable en milieu néo-puritain (en effet, pas de « Social Justice Warriors » sans « Social Injustice »). A ce stade, une précision est nécessaire : qui a une position inégale par rapport à qui ? Et surtout : qui oppresse qui ? Les normes, et même le concept même de norme, ayant été déconstruits par les mouvements de libération évoqués plus hauts, mais aussi sur le terrain philosophique par l’ensemble de la « French Theory », le coupable oppresseur est tout trouvé. Il s’agît de la norme oppressant ce qui est en-dehors d’elle. Dit de manière plus matérialiste : la majorité oppresse les minorités.

Ce concept de majorité opprimant les minorités est un prémisse fondamental, sinon le plus fondamental du néo-puritanisme, puisqu’il est sa raison d’être. Si bien qu’il n’est pas rare, dans les mouvements découlant du néo-puritanisme (qu’ils soient féministes, anti-racistes ou LGBT), de parler de systématisation des discriminations. Ce concept de systématisation intensifie et rend encore plus indiscutable le prémisse selon lequel la majorité opprime systématiquement les minorités. La volonté de purifier certains espaces d’échanges ou de manifestation de toute trace de ces oppressions systémiques à travers la non-mixité de certains évènements n’en est que la continuité logique. La radicalité de certains mouvements pouvant ainsi tranquillement amener à produire des pensées ouvertement racistes, ou sexistes (voir exemple)… au nom de la justice ! Des phénomènes en général minimisés voire ignorés des néo-puritains, car « non-systémiques ».

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L’exemple le plus extrême de « sexisme inversé » néo-puritain que nous ayons pu trouver…

Droitisation de la France

On en parle de plus en plus, on le nie de moins en moins, la France se « droitise ». Nous avons déjà évoqué l’augmentation des votes dits « extrêmes » dans un précédent article. Il nous semble nécessaire d’évoquer la responsabilité du néo-puritanisme dans ce phénomène.

En effet, le manque de remise en question ou de modération, découlant de cette considération des prémisses évoqués comme allant de soi, entraîne inévitablement des dérives. Et ces dérives sont relevés par une partie de la population française, y compris et même surtout par la partie la plus connectée : la jeunesse.

Le succès de chaînes YouTube comme celle du Raptor Dissident (540.000 abonnés, un million de vues en une semaine), du Lapin Taquin (23.000 abonnés), ou même du dessinateur Marsault sont symptomatiques de ce phénomène. Un phénomène explicable notamment par le nombre toujours plus croissant de citoyens constatant les dérives du néo-puritanisme. Malgré ces dérives, les causes néo-puritaines jouissent encore de respectabilité (après tout, qui ne souhaite pas une société égalitaire et respectueuse de tous ?), et sont donc peu dénoncées dans le débat public. Les internautes frustrés par cet état de fait se tournent donc naturellement vers ces continus, humoristiques car parodiques, que certains aimeraient un peu vite ranger dans la « fachosphère ».

S’en suit alors un jeu de ping-pong inlassable entre néo-puritains et nouveaux réactionnaires, les uns dénonçant la prolifération des autres, les uns provoquant la radicalité des autres. Peut-être que pour sortir enfin des débats stériles qui pourrissent internet, un grand pas vers la sérénité serait de prendre du recul sur les deux à la fois ?

 

Auteur : mathieucjvergez

Musicien, étudiant en journalisme et apprenti pamphlétaire. Atteint de populisme aigu.

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